Une petite histoire des Français en Malaisie [en]

Les Français ont été beaucoup plus présents en Malaisie, dans l’histoire, qu’on ne le pense souvent. Chacun sait bien que les Portugais, les Néerlandais, puis les Britanniques ont été les colonisateurs successifs. Mais derrière cette histoire institutionnelle, celle des relations entre Etats où la France n’a finalement gagné sa place en Malaisie qu’après l’indépendance, en tant que partenaire sur un pied d’égalité, il y a eu une histoire passionnante et foisonnante : celle des hommes et des femmes qui, venus de France, se sont installés en Malaisie et ont contribué parfois de manière cruciale au développement du pays.

En racontant les histoires, plus modestes sans doute que la grande histoire des puissances, des Français qui sont venus à titre individuel dans ce pays, on découvre que des liens profonds et étroits ont été tissés entre la France et la Malaisie au cours des siècles.

Suivez-nous le long du parcours de quelques-uns de ces aventuriers, dont certains ont laissé des traces exceptionnelles et qui perdurent dans la Malaisie d’aujourd’hui !

1- Les débuts

Les premiers Français à visiter la péninsule malaise ont dû arriver dans la seconde moitié du XVIe siècle. Ce sont d’abord des marchands, des missionnaires ou des aventuriers, qui en général ne font que passer par Malacca – alors possession portugaise, en route pour la Chine ou pour le Japon. A l’époque, « passer » par Malacca signifie tout de même, la plupart du temps, y faire une escale de plusieurs mois, en attendant que les vents changent de direction pour porter les bateaux à voile vers le Sud du détroit, et ensuite plus loin vers l’Est. Les premiers visiteurs de France étaient donc des « non-résidents », pour utiliser une terminologie contemporaine, mais ils s’installaient quand même pour un certain temps à Malacca, une des cités les plus développées d’Asie.

Les missionnaires catholiques français de passage prennent en général à Malacca leur mal en patience, en attendant la poursuite de leur voyage vers l’Est. Malacca a connu deux époques bien distinctes pour ces voyageurs : la ville est pour eux accueillante pendant la période portugaise, car on s’entraide entre Catholiques ; mais elle devient franchement dangereuse à partir de 1641, lorsque la cité devient néerlandaise et que les persécutions contre le catholicisme y sont institutionnalisées.

Quant aux commerçants français, ils sont, dès le début du XVIIe siècle, intéressés d’abord par les épices. Ils peuvent alors descendre le détroit pour aller chercher la marchandise dans les dépôts de Malacca, mais ils peuvent également s’arrêter plus au Nord, par exemple à Langkawi, alors également appelée Pulau Lada, c’est-à-dire l’Ile au Poivre. C’est le début d’un commerce agricole entre la France et la Malaisie qui va être florissant et dominant jusqu’au milieu du XXe siècle. Côté exportations de la Malaisie vers la France, les commerçants viennent d’abord chercher ici des épices (poivres, noix de muscade, clous de girofle…), puis au XIXe siècle, avec les premières plantations européennes dans la péninsule (et en particulier françaises !), du sucre, du tapioca, des essences florales, puis bien sûr du caoutchouc à partir de la fin du XIXè siècle, et enfin de l’huile de palme (là encore, une culture introduite en Malaisie par un Français, le fameux Henri Fauconnier). Les exportations de la Malaisie vers la France seront ensuite progressivement complétées par des produits non-agricoles comme l’étain, notamment en provenance des mines françaises du Perak, dès les années 1880. A partir du milieu du XXe siècle, avec l’industrialisation progressive de la Malaisie, les produits manufacturés prendront progressivement de plus en plus le dessus sur le commerce agricole.

Du côté des exportations françaises, nos commerçants n’arrivent bien sûr pas en Malaisie avec les cales vides ! Le Capitaine Montfort, commandant d’un bateau de commerce qui vient à Penang en 1850, nous donne une idée des produits français qui s’y écoulent : « On y placera avantageusement et même assez facilement une cinquantaine de tonneaux de sel, vingt-cinq barriques de vin, une cinquantaine de barils de farine, autant de caisses de liqueurs, une vingtaine de barils d’eau-de-vie. Au-delà, tout ce qu’on apporterait de France risquerait fort d’être aventuré. »

Dès le début du XIXe siècle, se développe aussi un commerce triangulaire qui implique Penang, les îles françaises de l’Océan indien, l’île Bourbon (aujourd’hui île de La Réunion) et l’île de France (aujourd’hui île Maurice, désormais un Etat indépendant). En 1837, la frégate gouvernementale française L’Artémise, qui fait un tour du monde notamment pour recueillir des données commerciales et scientifiques, remarque la présence dans le port de Penang de trois bateaux en provenance de La Réunion, qui vendent sur place vins, alcools et nourriture, puis vont repartir à vide vers la Birmanie pour y charger du bois et du riz afin de répondre aux besoins de La Réunion. Mais il faut noter aussi un renversement intéressant dans le sens du commerce des épices : au milieu du XIXe siècle, les commerçants français viennent aussi à Penang vendre des clous de girofle de l’île Bourbon !

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Fort Corwallis à Penang, vu depuis la frégate française L’Artémise, en 1837

Les Français en Malaisie, ce sont donc, chronologiquement, d’abord des commerçants et des missionnaires, mais ensuite viennent d’autres aventures, et d’autres objectifs : planteurs, ingénieurs, scientifiques, représentants de l’Etat, investisseurs, artistes et écrivains découvrent tour à tour la Malaisie, y font escale, s’y installent, y déploient leurs activités et tissent ainsi les liens qui aujourd’hui rapprochent les deux pays. Nous allons présenter quelques-unes de ces histoires individuelles qui ont contribué à notre histoire collective. Certains de ces protagonistes sont déjà très célèbres, comme par exemple l’écrivain Pierre Boulle, mais nous présenterons des aspects moins connus de leur histoire. D’autres personnages sont totalement inconnus, mais certains ont laissé une marque profonde sur la Malaisie, ou nous ont laissé des témoignages particulièrement intéressants. Allons à leur rencontre, en recommençant le parcours de quelques Français en Malaisie depuis le XVIIe siècle !

2- Alexandre de Rhodes (1591-1660)

Les premiers Français à s’installer vraiment en Malaisie, comme « résidents », ce sont les missionnaires catholiques, à partir de 1782. Ils sont les porteurs d’une histoire incroyable, et leur impact sur le développement de la Malaisie a été considérable à travers le réseau d’écoles qu’ils ont fondées dans tout le pays et qui fonctionnent encore aujourd’hui. Mais avant cela, avant la période d’installation dans le pays, les premiers missionnaires français étaient seulement de passage à Malacca, sur la route de la Chine ou du Japon.

C’est par exemple l’expérience d’Alexandre de Rhodes, missionnaire catholique, membre de la Compagnie de Jésus, qui fait escale à Malacca en 1622. Le voici dans la ville portugaise, contraint à un séjour de 9 mois pour attendre que les vents tournent afin de poursuivre son voyage vers le Japon. A cette époque, on met parfois plusieurs années pour aller d’Europe en Chine, et on ne parvient vivant à sa destination, après avoir affronté les tempêtes et les maladies, qu’avec un peu de chance…

Voici donc quelques extraits des observations d’Alexandre de Rhodes à Malacca.

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« Le lendemain vingt-huitième juillet 1622, nous abordâmes heureusement au port de Malaque, où je fus obligé de m’arrêter neuf mois entiers, parce que les vents propres pour aller à la Chine avaient déjà cessé. Le lecteur sera bien aise que je dise sommairement ce que j’ai vu de remarquable en cette ville si renommée. […]

Quand j’y entrai, j’y trouvai une fort belle ville que les Portugais ont bâtie, avec une citadelle bien forte et bien garnie. Il y avait plusieurs églises richement ornées, où la dévotion des peuples était admirable. On n’y comptait que cinq paroisses, mais les monastères des religieux étaient en bien plus grand nombre. Le collège de notre compagnie y était grand et rempli de plusieurs grands personnages, qui faisaient de grands biens à toute cette ville, où les étrangers venaient de toutes parts. »

Alexandre de Rhodes perçoit donc Malacca comme une sorte de paradis sur terre, en particulier pour les Catholique français, bien accueillis par le pouvoir catholique portugais (partager la même religion n’est cependant pas une garantie d’harmonie, et la bataille d’influence entre Français et Portugais en Asie fera rage peu de temps plus tard !). Le père de Rhodes est aussi très favorablement impressionné par les fruits de Malacca :

« Me trouvant une fois en une table, où l’on m’avait invité, j’en comptais onze de diverses sortes de fort excellents que je n’avais jamais ni vus ni ouï nommer. Il y a des forêts entières de ces belles palmes qu’on appelle cocos et qui sont si renommées parce qu’avec ces arbres on peut bâtir, équiper, avitailler et charger un navire comme racontent toutes les histoires des Indes. Mais j’y trouve une chose tout à fait admirable que peu de gens ont remarquée. C’est que pour rendre ces arbres-là bien fertiles, il faut que les hommes habitent dessous leurs branches. Je ne sais si c’est le souffle des hommes qui leur sert, ou s’il y a quelque secrète sympathie que la nature nous a cachée.

Je ne veux rien dire des autres fruits qui se trouvent aussi bien au reste des Indes, comme à Malaque, les ananas, les jambi gros comme des pommes, fort bons à la santé, les mangues à peu près semblables aux pêches, mais on les sale comme les olives, les figues des Indes, qui durent toute l’année et sont plus longues et moins grosses que les nôtres. Le carambole est gros comme nos plus grosses prunes, la figure et la couleur sont différentes mais il a presque le même goût. Les papaias sont comme de petits melons, mais ils viennent sur des arbres et ils sortent quasi tous ensemble »

Et Alexandre de Rhodes est probablement le premier Français de l’histoire à expliquer à ses compatriotes, et avec enthousiasme, ce qu’est le plus beau de tous les fruits : le « durion » !

« Le plus beau de tous ces fruits est le durion, qui ne se trouve que dans les terres de Malaque. Il est gros comme nos plus gros pavis (note : sans doute une variété de pêche « pavie »). Il a une peau fort dure, et dedans il est plein d’une liqueur blanche épaisse et sucrée. Elle est entièrement semblable au blanc-manger, qu’on sert aux meilleures tables de France. C’est une chose fort saine et des plus délicates qu’on puisse manger. »

De Rhodes n’est finalement pas parvenu jusqu’au Japon, mais il a poursuivi sa mission asiatique au Vietnam, où il va contribuer à la romanisation de la langue vietnamienne. De retour à Rome, il va promouvoir le missionnariat en Asie, préfigurant la création des Missions Etrangères de Paris, qui ont par la suite joué un rôle essentiel dans le développement de la présence catholique française dans la région, en particulier en Malaisie.

3- Un missionnaire anonyme

Pendant la période néerlandaise (de 1641 à 1824), Malacca change entièrement de visage aux yeux des missionnaires catholique français de passage. Du paradis sur terre, on passe plutôt à l’enfer… La tension est alors très grande entre la France et la Hollande ; querelles religieuses, compétition commerciale et situation politique en Europe se combinent pour rendre l’escale particulièrement périlleuse pour les missionnaires. La prudence nécessaire est alors connue des voyageurs : il vaut mieux rester sur son bateau – même s’il faut y passer plusieurs mois -, remiser ses vêtements religieux et s’habiller en homme du commun, et se faire apporter les nécessités quotidiennes ceux des hommes du bord qui risquent moins en allant à terre.

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Mais notre missionnaire français anonyme, qui livre son témoignage dans la revue « Le Mercure Galant » en janvier 1691, pense avoir obtenu l’assurance qu’il ne lui sera pas fait de mal s’il se rend à Malacca. Il doit en effet faire quelques emplettes...

« Etant informés d’un marchand portugais de Malaque qui vint sur notre bord, nous n’apprîmes aucune nouvelle de guerre. Comme il nous fallait nécessairement faire faire à Malaque des habits à la chinoise, sans quoi nous ne pouvions entrer dans la Chine, nous nous adressâmes à M. le Chabandar (note : c’est le shahbandar, le maître du port, depuis le sultanat de Melaka), pour savoir si M. le Gouverneur voudrait bien nous permettre d’entrer dans la ville, pour y acheter les choses nécessaires à notre voyage. M. le Gouverneur nous fit répondre que nous pouvions entrer et être en toute sûreté dans la ville pour y faire ce que nous voudrions, et deux heures après nous ayant fait venir chez lui, il nous mit entre les mains du Major de la Place qui nous déclara que M. le Gouverneur nous retenait prisonniers de guerre, parce que quelque vaisseau de la Compagnie venant aux Indes avait été pris par des vaisseaux de Dunkerque. On nous mit dans le corps de garde d’un bastion nommé sous les Portugais « des onze mille vierges » et depuis par les Hollandais « Henriette ». C’est là qu’on nous a gardés très étroitement pendant sept mois. […]

Je ne dois pas oublier ici l’obligation que nous avons à un bon catholique de Malaque nommé Francisco Rodrigo, et à sa famille. Car si ces bonne gens, malgré leur pauvreté, n’eussent entrepris de nous nourrir du peu que Messieurs de la Compagnie nous fournissaient, nous eussions été bien en peine pour notre subsistance. Malaque est le pays de toutes les Indes où il fait le plus cher vivre. Les Hollandais pour attirer tout le commerce à Batavia, ont ruiné celui de Malaque, quoi que ce soit la place la mieux située des Indes pour un grand commerce. Il y a encore à Malaque environ neuf cent Catholiques, tous Portugais des Indes, entretenus par un bon prêtre de Goa qui s’y tient inconnu aux Hollandais, qui font payer de grosses amendes à ces pauvres gens quand ils les surprennent à faire des assemblées ou à faire dire la messe. »

Au bout de 7 mois en prison à Malacca, ce missionnaire anonyme est amené à Batavia (Jakarta) et finalement contraint à rembarquer sur un bateau pour rentrer en Hollande. On ne sait pas s’il a, un jour, fini par atteindre la Chine…

4- Pierre Poivre (1719-1786)

Lyonnais, issu d’une famille de soyeux modestes, missionnaire un temps, puis commerçant, Pierre Poivre travaille finalement pour le ministère de la marine, et devient intendant de l’île de France (aujourd’hui île Maurice). Il poursuit une ambition : briser le monopole néerlandais sur les épices et développer, sur l’île Maurice, une agriculture d’exportation qui fasse concurrence à celle des « Indes ». Dans son jardin botanique, aujourd’hui nommé « Jardin de Pamplemousse », Pierre Poivre recueille des plants d’Asie et d’Afrique avec pour objectif de les acclimater, puis d’en lancer la culture à grande échelle. Cet homme des Lumières, à la fois administrateur, scientifique et agriculteur, milite aussi contre l’esclavage, ce qui mérite d’être souligné.

Pierre Poivre a voyagé en Malaisie, et il y a même, en 1768, envoyé en mission la corvette du Roi « Le Vigilant », pour aller à Port Queda (Kuala Kedah) chercher en contrebande des plants de muscadiers, à la barbe des Néerlandais et avec la complicité de marchands bugis. C’est une mission secrète, confiée à Poivre par le ministre de la Marine, le Duc de Praslin, en personne. Cette mission sera finalement un échec, mais Poivre a réussi par ailleurs à se procurer et à acclimater de nombreuses plantes commerciales à Maurice et à la Réunion – au point que, un demi-siècle plus tard, c’est la Réunion qui exporte ses clous de girofle vers Penang. Ses observations personnelles sur la péninsule malaise, publiées en 1768 dans un livre intitulé « Voyages d’un philosophe », sont particulièrement incisives ! Il y parle de l’agriculture, bien sûr, mais aussi du système politique de l’époque, sur lequel il porte un jugement assez sévère – c’est le jugement idéaliste d’un philosophe de l’époque, et d’un homme des Lumières, qui voit dans le système politique féodal la source du déclin d’une civilisation.

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« Ce pays fut autrefois très peuplé et par conséquent bien cultivé. Le peuple qui l’habitait formait une puissance considérable, et jouait un rôle brillant dans l’Asie. Il couvrait la mer de ses vaisseaux et faisait un commerce immense. Il avait apparemment d’autres lois que celles qui le gouvernent aujourd’hui. Il en est sorti en différents temps une multitude de colonies, qui ont peuplé de proche en proche les îles de Sumatra, de Java, de Bornéo, et Célèbes ou Macassar, des Moluques, les Philippines et les îles innombrables de tout cet archipel, qui borne l’Asie au Levant. […]

Tous les habitants, au moins ceux des côtes de ces îles sont un même peuple, ils parlent à peu près le même langage, ils ont les mêmes lois et les mêmes mœurs. Il est assez singulier que cette nation qui occupe une partie aussi considérable de la terre soit à peine connue en Europe. […]

Les Malais sont gouvernés par les lois féodales, par ces lois bizarres imaginées pour défendre, contre le pouvoir d’un seul la liberté de quelques-uns, en livrant la multitude à l’esclavage. Ils ont les mœurs, les usages et les préjugés que ces lois donnent.

Un chef qui a le titre de Roi ou de Sultan, commande à de grands vassaux qui obéissent quand ils le veulent. Ceux-ci ont des arrière-vassaux, qui en usent souvent de même à leur égard. Une petite partie de la nation vit indépendante sous le titre d’Oramçai (orang kaya) ou noble, et vend ses services à celui qui les paye le mieux, c’est-à-dire que le corps de la nation est composé de serfs, et vit dans l’esclavage.

Avec de telles lois, les Malais sont un peuple inquiet, aimant la navigation, la guerre, le pillage, les émigrations, les colonies, les entreprises téméraires, les aventures, la galanterie. Ils parlent sans cesse d’honneur, de bravoure, et dans le vrai ils passent chez ceux qui les fréquentent, pour le peuple le plus traitre et le plus féroce qu’il y ait sur terre ; et ce qui m’a paru fort singulier, c’est qu’ils parlent la langue la plus douce de l’Asie. […]

Plus attachés aux lois insensées de leur prétendu honneur, qu’à celles de la justice et de l’humanité, on voit toujours parmi eux le fort attaquer le faible. Leurs traités de paix et d’amitié ne durent jamais au-delà de l’intérêt qui les leur a fait faire. Ils sont toujours armés et toujours en guerre entre eux ou occupés à piller leurs voisins. […]

Les terres possédées par les Malais sont en général de très bonne qualité. La nature semble avoir pris plaisir d’y placer les plus excellentes productions. On y voit tous les fruits délicieux que j’ai dit se trouver sur le territoire de Siam et une multitude d’autres fruits agréables qui sont particuliers à ces îles. Les campagnes sont couvertes de bois odoriférants, tels que le bois d’aigle ou d’aloës, le santal et le cassia odorata, espèce de cannelle. On y respire un air embaumé par une multitude de fleurs agréables qui se succèdent toute l’année, et dont l’odeur suave pénètre jusqu’à l’âme, et inspire la volupté la plus séduisante. Il n’est point de voyageur qui en se promenant dans les campagnes de Malacca, ne se sente invité à fixer son séjour dans un lieu si plein d’agréments, dont la nature seule à fait tous les frais. […]

Au milieu de tous ces dons de la nature, le Malais est misérable. La culture des terres abandonnée aux esclaves, est un art méprisé. Ces cultivateurs malheureux, sans cesse arrachés aux travaux champêtres par des maîtres inquiets, qui aiment mieux les employer à la guerre et aux expéditions maritimes, ont rarement le temps et jamais le courage de donner à leurs terres de bons labours. Le pays reste presque tout en friche ; on ne lui fait pas produire le riz, ou les grains nécessaires à la subsistance de ses habitants. »

Malgré ce jugement sévère, malgré le rôle joué par Pierre Poivre pour enlever à la région son monopole de la culture des épices, ce botaniste a peut-être contribué indirectement, sans le savoir, et un siècle et demi plus tard, au développement de l’agriculture de Malaisie dans un autre domaine. En effet, il semblerait que les plants de palmiers à huile, utilisés pour la première fois dans une plantation commerciale par Henri Fauconnier au Selangor, en 1917, provenaient de palmiers du jardin botanique de Bogor en Indonésie, mais que ces derniers trouvaient en fait leur origine dans la collection du jardin de Pierre Poivre à l’île Maurice ! Ce serait une belle histoire, mais nous ne sommes pas tout à fait sûrs qu’elle soit vraie – et nous faisons donc appel aux bonnes volontés pour reconstituer le parcours du palmier à huile jusqu’aux plantations malaisiennes !

5- Joseph Donadieu ( ? – 1850)

Des planteurs français en Malaisie, il y en a précisément de très célèbres. Henri Fauconnier bien sûr, arrivé en 1905 pour participer à l’aventure de l’hévéa, qui a été à l’origine d’une des plus grandes entreprises agricoles de Malaisie (la SOCFIN), qui a le premier établi une plantation commerciale de palmier à huile dans ce pays, et qui a reçu en 1930 le prix Goncourt pour son magnifique roman « Malaisie », superbe exploration de l’âme du pays. Il faut lire ce roman essentiel, réédité récemment en français par les Editions du Pacifique, qui reste disponible en anglais sous le titre « The Soul of Malaya » et qui vient d’être traduit en malais, « Nurani Tanah Melayu » par Muhammad Haji Salleh. Pierre Boulle, autre planteur français en Malaisie, employé de la SOCFIN entre 1936 et 1948, et écrivain mondialement célèbre pour « Le Pont de la Rivière Kwai » et « La Planète des Singes ».

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Mais il y a eu, avant les planteurs du XXe siècle, une première génération de planteurs français, arrivés en Malaisie dès les années 1840. Ils sont beaucoup moins connus, mais ils ont eux aussi eu un impact profond sur le développement de l’agriculture, en particulier dans la partie continentale de Penang (appelée autrefois Province Wellesley, et aujourd’hui Seberang Perai).

Joseph Donadieu, que j’ai choisi pour représenter ces planteurs, n’est pas non plus le plus célèbre d’entre eux. On aurait pu parler de Chasseriau et de ses fils, ou de Hardouin, qui ont tous deux particulièrement réussi leur entreprise et ont laissé derrière eux une petite dynastie agricole. Mais Joseph Donadieu est peut-être le premier à s’être installé en Malaisie. En 1841, ce pionnier arrive de l’île de France (aujourd’hui île Maurice) et il obtient des autorités britanniques une concession dans la Province Wellesley, juste en face de l’île de Penang. Son intention était à l’origine seulement de venir à Penang pour recruter des coolies, mais il « est tellement frappé par les possibilités de l’endroit, son sol, son climat, sa main d’œuvre… » qu’il décide de s’installer. Il fait donc l’acquisition d’une propriété à Jawi. On considère qu’il est le premier professionnel à planter du sucre dans la Province Wellesley. Il faut alors défricher, recruter de la main d’œuvre (chinoise et, déjà, tamoule), planter, et tenter de générer des profits. Les planteurs français du 19e siècle ne cultivent pas encore l’hévéa (dont le marché n’explose qu’à la fin du siècle) mais plutôt d’abord la canne à sucre, avant de diversifier leur production : tapioca, noix de coco, riz, fruits et même essences de fleurs diverses.

Deux ans après son arrivée, Donadieu était déjà bien installé. Voici en effet ce qu’écrit le capitaine britannique Henry Keppel, qui lui rend visite en 1843 :

« Notre objectif était de rendre visite à un Français entreprenant, qui avait pénétré des kilomètres dans la jungle dense et ouvert une plantation de canne à sucre. Nous avons accosté depuis le (petit bateau à vapeur) Diana à l’embouchure d’une petite rivière, que nous avons dû parcourir sur environ 13 kilomètres. A l’arrivée, un éléphant nous attendait (pour nous amener à la maison). Nous avons été reçus par Monsieur et Madame Donadieu. De l’accostage à la maison, à l’exception du chemin de 3 mètre de large que nous suivions, nous étions dans une jungle dense où un tigre aurait pu être caché à un mètre de l’endroit où nous nous trouvions. Nous avons trouvé le bungalow de nos hôtes joliment situé sur un terrain en pente, dégagé de la jungle tout autour sur 300 mètres et protégé par une clôture métallique substantielle. L’intérieur du bâtiment était un parfait bijou ; vous auriez pu vous imaginer dans le centre de Paris. Notre dîner aussi était parfait, y compris un curry malais. »

Donadieu a vécu 9 ans sur ses terres, dans sa plantation de Jawi puis dans celle de Val d’Or notamment – un nom qui est resté jusqu’à aujourd’hui, sous la forme de « Kampung Val d’Or ». Il a eu une vie agitée et une fin tragique – quelques années après avoir été accusé de meurtre (et acquitté), il a lui-même été assassiné près de sa plantation, en 1850.

Il est intéressant de constater que le développement de l’agriculture, au milieu du XIXe siècle, pose déjà la question de la préservation de l’environnement et celle de la déforestation. La frégate L’Artémise était un navire gouvernemental français qui faisait, entre 1837 et 1840, une navigation autour du monde. Voici ce qu’écrit son capitaine, M. Laplace, en 1848, se remémorant les impressions qu’il ressent alors qu’il voit des arbres qu’on abat sur l’île de Penang :

« En reconnaissant de tous côtés les ravages de la hache, en voyant un grand nombre de ces vieux hôtes de la forêt, naguère encore l’orgueil de ce canton et l’objet de l’admiration de ses visiteurs, ignominieusement renversés à mes pieds, pour faire place à de faibles muscadiers, je m’intéressais à ceux qui existaient encore et je souhaitais ardemment qu’ils restassent longtemps, dans cette position inexpugnable, à l’abri d’un pareil sort.

Devaient-ils échapper à la rage de défrichement qui semble s’être emparée des colons de Poulo Pinang ? Je n’osais le croire quand je suivais des yeux, sur les flancs escarpés des montagnes voisines, ces longues tâches rougeâtres annonçant que les planteurs, c’est-à-dire le fer et le feu, avaient passé par là. […]

Toutes les personnes instruites de la colonie, appelées par leur position ou par leurs talents à occuper les premiers rangs de la société, blâmaient également cette fureur de défricher, qui aura pour résultat, si elle n’est bientôt contenue dans de justes bornes, la dénudation complète des hautes terres, par conséquent le tarissement des ruisseaux qui fertilisent la plaine ; et, plus encore, causera des changements peu favorables, sans nul doute, au climat de Poulo Pinang ».

Nous sommes en 1848 lorsque ce texte est écrit. Il est frappant de constater que le débat n’a guère changé, plus d’un siècle et demi après. Et il est frappant de voir à quel point le capitaine Laplace avait vu juste : le défrichement est presque terminé, et le climat a effectivement subit des « changements peu favorables », mais tout ceci à l’échelle du monde entier, et pas seulement à Penang...

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Planteur français à Bukit Tambun (peut-être Hardouin), photo de Jules Claine, années 1890 (collection Bibliothèque Nationale de France / Gallica)

6- Claire Panot (1827-1861)

C’est une religieuse française peu connue que j’ai choisi de présenter ici, une petite sœur plutôt qu’un grand évêque ou une Mère Supérieure. Et pourtant on ne sait pas grand-chose de sa vie. Mais elle représente, à mes yeux, les dizaines de Sœurs de l’Enfant Jésus qui se sont succédées en Malaisie depuis le milieu du XIXe siècle et ont légué à ce pays un héritage éducatif exceptionnel.

L’histoire des missionnaires catholiques français en Malaisie, c’est une histoire d’églises et d’écoles. La société des Missions Etrangères de Paris (MEP) avait été fondée au XVIIe siècle pour évangéliser l’Asie. En Malaisie, les premiers pères des MEP sont arrivés en 1782 à Kuala Kedah (qu’on appelait alors en français Port Queda), y recevant la protection du Sultan de Kedah alors que le Royaume de Siam venait d’interdire le catholicisme. Les pères français des MEP, à partir de ces modestes débuts, ont développé progressivement leurs activités au point d’établir au total, en un siècle et demi, des dizaines d’églises sur toute la péninsule, au profit des communautés chinoises et indiennes en particulier, mais aussi de quelques communautés aborigènes, près de Malacca et de Seremban notamment. A partir de 1852, les pères des MEP prirent aussi l’habitude, pour chaque église établie, d’appeler à leurs côtés des ordres missionnaires spécialisés dans l’action éducative afin qu’ils ouvrent des écoles de filles et de garçons, des orphelinats... C’est cette complémentarité qui explique le développement rapide du réseau catholique français en Malaisie.

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Eglise Saint Antoine, à Kuala Lumpur, l’une des nombreuses églises construites en Malaisie par les pères des Missions étrangères de Paris

Claire Panot est née en 1827 en Haute Garonne. Elle entre en religion, rejoint la congrégation enseignante des Sœurs du Saint-Enfant Jésus et prend pour nom religieux « Sœur Saint Euthyme ». Elle arrive à Penang en 1852, faisant partie du tout premier groupe de Sœurs de l’Enfant Jésus à débarquer en Malaisie. Le voyage, à l’époque, était éprouvant. Des cinq sœurs qui avaient quitté la France, seules trois sont effectivement arrivées à destination. L’une d’entre elles avait trouvé la mort pendant le voyage, une autre avait quitté les ordres en arrivant à Singapour, et Claire elle-même avait été blessée sur le bateau par une poutre qui s’était décrochée pendant une tempête. Nous savons qu’elle est décédée en 1861, à Penang.

Mais aussi anonyme soit-elle aujourd’hui dans la grande histoire, elle a participé en 1852 au projet essentiel qu’est la fondation de la première école de filles établie en Malaisie, et peut-être la première en Asie du Sud-Est. Convent Light Street, première institution scolaire fondée par les missionnaires françaises en Malaisie, a servi de modèle à plus de 60 écoles ouvertes par les Sœurs de l’Enfant Jésus entre 1852 et le milieu du XXe siècle dans toute la péninsule. Ces « Convent Schools », où l’on enseigne aux filles sans distinction d’ethnie ou de religion, qui fonctionnent encore aujourd’hui et restent souvent les écoles les plus réputées dans leur ville, ont eu un impact extrêmement profond sur l’histoire des femmes et de leur éducation en Malaisie. L’origine française de ces écoles a été largement oubliée, en partie sans doute du fait de leur nationalisation dans les années 1970. Mais c’est pourtant une contribution au développement de l’éducation en Malaisie dont les Français peuvent être fiers. Plus de 60 écoles de garçons ont également été fondées à travers le pays par les Frères français de La Salle, et quelques autres congrégations, portant à plus de 120 le nombre des écoles missionnaires établies en Malaisie par des Français.

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Convent School Pulau Tikus (Penang), l’une des plus de 60 écoles fondées par les Sœurs de l’Enfant Jésus en Malaisie

Les Sœurs de l’Enfant Jésus étaient des aventurières : elles partaient, dans la fleur de l’âge, loin de chez elles – à des mois de voilier, acceptant les risques d’un voyage éprouvant, sans vraie perspective de retour. Elles devaient être équipées d’une volonté de fer ; il fallait aussi qu’elles apprennent suffisamment d’anglais pour pouvoir enseigner dans cette langue, et de malais, de chinois ou de tamoul pour pouvoir communiquer avec la communauté. Et puis elles étaient fondamentalement des « entrepreneuses », et on dirait aujourd’hui des « start-upeuses », commençant à partir de rien, avec une ou deux soeurs, pour monter des entreprises éducatives avec les moyens du bord, recherchant des financements locaux, recrutant et formant les professeurs, et parvenant finalement à établir des institutions éducatives qui sont devenues parmi les plus influentes du pays. Beaucoup d’entre elles ont ainsi consenti à consacrer leur vie entière à cette œuvre pédagogique. En un siècle, entre 1850 et 1950, 57 sœurs nées en France sont décédées en Malaisie. Mais le résultat est à la hauteur du sacrifice. Convent Light Street Penang, Convent Bukit Nanas Kuala Lumpur, Convent Infant Jesus Johor Bahru, Main Convent Ipoh… : ces symboles de l’excellence pédagogique, ces écoles dont les alumni forment l’élite de la société malaisienne, ont été créées par des Sœurs françaises, et il est temps de le faire savoir ! L’histoire extraordinaire des écoles missionnaires françaises en Malaisie a été récemment écrite par Hélène Ly-Batallan, et vous pouvez la consulter ici.

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La colline de Bukit Nanas, à Kuala Lumpur, sur laquelle se dressent une école de filles (Convent Bukit Nanas) et une école de garçons (St John’s Institution), toutes deux fondées par des missionnaires français

7- Jacques de Morgan (1857-1924)

Ingénieur des mines fraîchement diplômé, voué par la suite à une grande carrière d’archéologue en Egypte et en Perse, Jacques de Morgan est encore bien jeune quand il arrive au Perak en 1884, à l’âge de 27 ans. Il est chargé, par une société française, d’une mission de prospection des opportunités d’investissement pour exploiter l’étain dans la région. Parallèlement à cela, et en échange de la promesse d’une concession faite par le Résident britannique Swettenham, il entreprend également de dresser la cartographie précise des régions qu’il traverse, qui n’ont pas encore été bien documentées. Mais non content de prendre ces deux missions à sa charge, il rajoute à cela, par passion pour la connaissance, un travail personnel d’ethnographie consacré en grande partie aux populations aborigènes (Orang Asli) des zones de montagne qu’il parcourt.

Ses observations fines, ses dessins splendides de la région et de ses habitants nous sont parvenus grâce aux carnets qu’il emportait avec lui dans les expéditions périlleuses conduites pendant plusieurs mois dans la jungle du Perak. Un livre formidable a été publié en France en 2003, par le Centre National de la Recherche Scientifique, reprenant la totalité des observations de Morgan dans son « Exploration dans la presqu’île Malaise ». Les premiers mois de 2020 nous ont permis de donner un accès plus large, en Malaisie même, à cette histoire passionnante. En effet, l’Alliance Française de Kuala Lumpur et l’Ambassade de France en Malaisie ont organisé, grâce au superbe travail d’Antonio Guerreiro, une exposition retraçant le périple de Jacques de Morgan à travers ses documents et dessins. Son Altesse Royale Sultan Nazrin Muizzuddin Shah ibni Almarhum Sultan Azlan Shah, Sultan de Perak Darul Ridzuan, nous a fait l’honneur d’inaugurer cette exposition en janvier 2020. Elle circulera ensuite dans plusieurs villes de Malaisie. Par ailleurs, une superbe version traduite en anglais du livre de 2003 vient d’être publiée par la Malaysian Branch of the Royal Asiatic Society, auprès de laquelle le livre peut être commandé directement (www.mbras.org.my). En enfin, on recommande fortement au lecteur de suivre le parcours de Jacques de Morgan sur les très belles pages consacrées par le ministère français de la Culture à l’homme et à sa vie, et plus particulièrement celles consacrées à son travail au Perak : https://archeologie.culture.fr/jacques-morgan/fr/voyage-malaisie (cliquer, en bas de la page, sur « L’exploration de Morgan » pour le suivre jour après jour dans ses pérégrinations).

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La rivière Sungai Raya, près du village de Simpang Pulai, au Perak, dessiné par Jacques de Morgan en 1884, et pris en photo aujourd’hui

L’objectif de ces publications et expositions en Malaisie est de partager avec la population des sources françaises précieuses sur l’histoire de leur pays. Le regard de Jacques de Morgan sur les Orang Asli du Perak est marqué par le profond humanisme de ce jeune ingénieur, qui approche ses interlocuteurs avec intérêt et respect, contrastant avec l’esprit colonial et le sentiment de supériorité qui dominait à l’époque chez nombre d’Européens. Cela compte aussi pour beaucoup dans la valeur de son témoignage.

Les explorations de Jacques de Morgan pourraient servir de base à un très beau parcours touristique au Perak, à un itinéraire patrimonial et culturel, s’appuyant sur les observations faites en 1884 au long de son chemin, et permettant aux visiteurs, Malaisiens comme étrangers, de s’approcher davantage de la nature comme des populations aborigènes de la région, et de se replonger dans les racines historiques de la région. C’est une suggestion que nous faisons à qui voudra la saisir !

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Inauguration de l’exposition Jacques de Morgan à l’Alliance Française de Kuala Lumpur, en janvier 2020, en présence de Son Altesse Royale le Sultan de Perak et de Son Altesse Royale la Princesse Zatashah de Selangor, Présidente de l’Alliance Française

8- Brossard – Mopin

Jules Brossard et Eugène Mopin ne sont peut-être jamais venus en Malaisie, mais ils ont fondé une entreprise de construction, basée à Saigon, alors en Indochine française, à partir des années 1880. Quarante ans plus tard, dans les années 1920, l’entreprise a élargi ses activités à l’ensemble de l’Asie et elle est un pionnier de l’architecture en béton armé, permettant aux architectes de donner libre cours à leur imagination grâce à la solidité de ces techniques nouvelles.

En Malaisie, la firme Brossard Mopin et ses ingénieurs français ont construit quelques-uns des bâtiments les plus prestigieux de l’époque, qui sont encore aujourd’hui des icônes de l’architecture du pays : l’église de l’Immaculée Conception à Johor Bahru, en 1921 (dans laquelle la statue de la Vierge est un don du Sultan de Johor) ; la « nouvelle aile » de l’hôtel Eastern&Oriental de Penang, en 1929 ; le bâtiment de la Mercantile Bank of India à Ipoh, en 1931 ; le magnifique palais du Sultan de Perak à Kuala Kangsar en 1933 ; ou bien encore le nouveau marché central de Kuala Lumpur, en 1937.

L’histoire de l’empreinte française sur l’architecture en Malaisie est en cours d’écriture. Elle sera passionnante !

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9- Jeanne Cuisinier (1890-1964)

Jeanne Cuisinier est une ethnologue française, grande figure des sciences sociales de son époque, qui a passé près de deux ans au Kelantan au début des années 1930, et a écrit deux livres savants, fondamentaux, sur les danses magiques et sur le théâtre d’ombre. Elle a vécu en Malaisie une expérience humaine intense, se liant d’amitié avec les membres de la famille royale comme avec les communautés aborigènes, et elle en a ramené des observations précieuses sur la société et les traditions du Kelantan.

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Nous avons vécu avec elle une vraie aventure intellectuelle depuis 2018. En effet, alors que nous préparions une exposition racontant son histoire, à l’occasion d’un programme spécial sur le Kelantan au Festival de George Town, nous sommes tombés par hasard, dans les archives du Museum National d’Histoire Naturelle à Paris, sur les manuscrits de conférences exceptionnelles que Jeanne Cuisinier a données à la radio française, dans les années 1930, pour faire connaître la Malaisie au grand public français. Et nous avons donc décidé de publier ces conférences, en les traduisant en anglais, sous la forme d’un petit livre qui donne accès à l’expérience et aux observations de Jeanne Cuisinier pour le public malaisien ! Sorti en librairie en novembre 2019, publié par l’éditeur Buku Fixi, le livre s’intitule « What I Saw in Malaya » et est aujourd’hui disponible chez les libraires ou en ligne.

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L’écrivaine malaisienne Chuah Guat Eng a rendu hommage à Jeanne Cuisinier et à ce petit livre en publiant dans le quotidien The Star un article où elle le recommande comme une lecture « vitale » pour les Malaisiens. Ces textes montrent à quel point des Français comme Jeanne Cuisinier se sont intéressés à la Malaisie, pays qu’ils ont aimé profondément. Ces témoignages sur le passé, vu par un regard extérieur, peuvent peut-être apporter des éclairages utiles à la société malaisienne contemporaine lorsqu’elle est à la recherche, comme nous le sommes tous dans un monde qui change trop vite, de ses racines et de son identité.

Vous trouverez une introduction à l’histoire de Jeanne Cuisinier au Kelantan sur la page suivante du site de l’ambassade de France en Malaisie.

Et nous offrons ici la suggestion suivante : il serait passionnant d’emmener les visiteurs sur les traces de Jeanne Cuisinier. De la danse traditionnelle à la cuisine régionale, en passant par les populations aborigènes, suivre ce guide exceptionnel de 1934 pour aller à la rencontre du Kelantan d’aujourd’hui fournirait une opportunité formidable pour développer le tourisme culturel et pour préserver les arts, les danses et les musiques traditionnels de la région !

10- Pierre Boulle (1912-1994)

Pierre Boulle est l’un des deux grands écrivains français qui ont parlé de la Malaisie dans leur œuvre littéraire au XXe siècle, avec Henri Fauconnier dont nous avons déjà parlé. Pierre Boulle est très célèbre dans le monde grâce à ses deux romans-vedettes, « La planète des singes » et « Le pont de la rivière Kwai », dont les adaptations au cinéma lui ont donné sa renommée internationale. Mais très peu de gens, y compris en Malaisie, savent qu’il a vécu et travaillé dans ce pays à deux reprises, durant 5 ans au total. Encore moins savent qu’il a écrit trois romans dont la Malaisie est la toile de fond. Et encore moins qu’il a été un membre de la France libre en Malaisie pendant la deuxième guerre mondiale.

Pierre Boulle a en effet travaillé comme employé des grandes plantations françaises d’hévéas de la SOCFIN, avant et après la deuxième guerre mondiale. Il n’avait, à l’époque, pas encore entamé sa carrière littéraire. Mais cette expérience malaisienne a nourri profondément son inspiration. C’est le cas, de manière directe, pour « Le sacrilège malais », écrit en 1951 et dont l’action se déroule dans les plantations de la SOCFIN. Deux autres de ses romans puisent également leur inspiration directement en Malaisie : « Les voies du salut », publié en 1958, dont l’histoire se déroule pendant la période d’ « emergency » anti-communiste ; et « Le malheur des uns », l’un de ses derniers ouvrages, publié en 1990, beaucoup plus sombre, qui décrit le cynisme d’un producteur français de latex, propriétaire de plantations en Malaisie, face au bénéfice qu’il peut tirer de l’épidémie de sida. Pierre Boulle a aussi expliqué que son séjour malaisien lui avait fourni de nombreux éléments pour alimenter d’autres de ses romans, y compris « La planète des singes », qui a bénéficié de ses observations dans la jungle.

Un autre aspect très méconnu de la vie de Pierre Boulle est son engagement dans la résistance pendant la Deuxième guerre mondiale. La Malaisie, britannique jusqu’à son occupation par l’armée japonaise au début 1942, a en effet hébergé de petites cellules de « Français Libres » (à Singapour, Kuala Lumpur et Ipoh), qui se sont ralliés rapidement au Général de Gaulle et ont mené des actions de solidarité, par exemple en récoltant des fonds dans la communauté, mais aussi, dans le cas de Pierre Boulle, en conduisant une expédition particulièrement aventureuse pour tenter d’infiltrer l’Indochine française, contrôlée par le régime de Vichy. Pierre Boulle, appelé de Malaisie pour être mobilisé en Indochine au début de la guerre, avait rejoint la France libre en août 1941 à Singapour, après sa démobilisation. L’organisation locale était dirigée par François de Langlade, directeur général de la SOCFIN et représentant du Général de Gaulle en Malaisie britannique.

A l’été 1942, Boulle est donc chargé d’une mission consistant à pénétrer clandestinement en Indochine pour contribuer à y organiser la résistance aux autorités françaises fidèles à Pétain. Parti avec Langlade, tous deux affublés de noms d’emprunt et se faisant passer pour Britanniques, ils font un périple invraisemblable pour contourner l’Indochine par la terre, passant par la Birmanie et la Chine. Pierre Boulle finit seul le voyage avec un projet hasardeux de descente successive, sur un radeau de fortune, de la rivière Nam Na, de la Rivière Noire puis du Fleuve Rouge afin de gagner Hanoi. Au bout de quatre jours de descente, ayant échappé plusieurs fois à la noyade, Boulle a à peine franchi la frontière et pénétré au Vietnam français qu’il est arrêté par la police. Il passera deux ans dans les geôles vichystes de Hanoi, jusqu’en novembre 1944. Il a raconté cette aventure extraordinaire dans un livre autobiographique intitulé « Aux sources de la rivière Kwai » - car une fois de plus, c’est dans ce périple personnel en Asie du Sud-Est qu’il a puisé la source d’inspiration pour l’un de ses ouvrages les plus célèbres. L’histoire de la France Libre en Malaisie est en fait très peu connue. On espère que quelqu’un se penchera sur ces moments intéressants pour nous les faire revivre !

Les trois « romans malaisiens » de Pierre Boulle méritent d’être lus. Ils témoignent chacun d’une époque différente et sont tous imprégnés de ce regard particulier, à la fois empathique et incisif, que Boulle portait sur ses contemporains. « Le sacrilège malais » a été réédité récemment en français par les Editions du Pacifique ; les deux autres peuvent encore se trouver en livre d’occasion. En anglais, « Le sacrilège malais » a été publié sous le titre « Sacrilege in Malaya » ou « S.O.P.H.I.A » ; et « Les voies du salut » sous le titre « The Other Side of the Coin ». Ces romans peuvent se trouver en livre d’occasion. L’œuvre de Pierre Boulle en Malaisie mériterait bien une réédition en anglais !

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11- Un parcours dans l’histoire française de Penang

En 2020, l’ambassade de France en Malaisie, en partenariat avec Think City (agence malaisienne de développement urbain) et l’Alliance Française de Penang, a lancé un parcours patrimonial permettant d’emmener les visiteurs à la découverte des lieux de mémoire française à Penang – sur l’île comme sur la partie continentale de Seberang Perai. Le projet consiste à permettre une plongée dans ces histoires individuelles de Français qui, depuis la fin du XVIIIe siècle, ont contribué à l’histoire collective de Penang. Et à travers ce parcours, il s’agit d’offrir aux Penangites comme aux touristes malaisiens et étrangers une approche concrète de l’histoire de la ville et de ses communautés expatriées sur plus de deux siècles.

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Car en effet, des Français sont arrivés très tôt à Penang, et ils ont activement participé au développement de la ville – et, à partir de Penang, à celui de la Malaisie. Il y a eu bien sûr les missionnaires catholiques, arrivés dès les premiers mois de la création de George Town en 1786, et qui ont construit non seulement des églises mais surtout de très nombreuses écoles, pour garçons et pour filles, et qui ont essaimé à partir de Penang dans toute la péninsule. Il y a eu aussi les premiers planteurs français, arrivés dès les années 1840, bien avant le boom du caoutchouc. Et puis il y a beaucoup d’autres histoires de Français à Penang, parfois tragiques comme le naufrage du contre-torpilleur Le Mousquet pendant la Premier Guerre Mondiale, et heureusement souvent bien plus joyeuses, comme par exemple avec le jumelage établi en 2018 entre Penang et la ville française d’Arles, toutes deux classées au patrimoine mondial de l’UNESCO !

Les cartes et documents du « Penang French Heritage Trail », publiés et diffusés largement sur internet, permettront à chacun de se saisir de cette histoire. C’est encore une occasion de rappeler à tous à quel point la France et la Malaisie ont beaucoup en commun, et à quel point nous avons tissé des liens étroits, depuis si longtemps !

Frédéric Laplanche
Je remercie Serge Jardin pour sa relecture attentive

Dernière modification : 13/07/2020

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